10 May 2016

Abarundikazi en marche: la naissance d’un mouvement

Mai 2015. La colère gronde dans les cœurs de tous ceux qui croyaient les temps d’instabilité politique révolus, dans les âmes des plus hardis qui rêvaient d’un Burundi libéré de ses démons, dans les esprits des plus jeunes, des plus engagés, des plus déterminés à tourner la page d’une histoire qui ne leur ressemble pas, d’un passé auquel ils ne s’identifient guère. Elle gronde, ronge, tord douloureusement le seing des Barundikazi, des porteuses infatigables de nos générations, mais pourtant harassées par cette douleur chronique, entêtée, comme viscéralement attachée à cette nation malmenée.

Depuis le 26 avril 2015, la répression des manifestations contre la prétention illégale et illégitime du Président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat fait rage. Les démonstrations pacifiques sont réprimées dans le sang. Les manifestants, des jeunes pour la plupart, sont violentés, blessés et arrêtés, désignés coupables du seul crime de revendiquer leur droit au respect des textes fondamentaux du Burundi: la Constitution et l’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation, obtenu de haute lutte après des années de guerres cycliques et tant de vies perdues. Et voilà que l’entêtement d’un seul homme ramène le pays au bord du précipice. Pierre Nkurunziza n’hésite pas à piétiner les engagements de tout un peuple, à ôter la vie de ceux dont il a la charge, de pauvres jeunes pour certains à peine sortis de l’enfance. Nepomucène Komezamahoro est assassiné le premier jour des manifestations. Il n’a que 15 ans. D’autres suivront après lui. Il n’en faudra pas plus pour que les femmes se lèvent et répondent à l’appel pressent de leurs cœurs meurtris. Un objectif: envahir les rues à leur tour de leurs pas, de leurs rêves, de leurs convictions, de leurs indignations.

Marcher contre ce hold up institutionnel, ce mandat de la division et de la régression. Marcher contre le traitement inhumain infligé à leurs fils, leurs frères, leurs maris, leurs pères. Marcher pour exercer leur devoir de citoyennes responsables. Enfin, marcher parce qu’elles avaient compris que ce cliché persistant de la femme ” vulnérable et fragile” tournerait finalement à leur avantage.

L’appel à organiser une marche pacifique des femmes fut lancé par la poète Ketty Nivyabandi. La communication d’abord restreinte rencontra rapidement un écho grandissant chez plusieurs femmes dont certaines regroupées au sein de diverses associations féminines qui pensaient aussi à des actions en ce sens. La mobilisation des femmes pour la marche se fit donc spontanément. Leurs divers parcours, choix, engagements, convictions les avaient amenées précisément là, en ces circonstances, où elles se devaient de relever le défi de leur temps. Unies par une peine commune, un rêve partagé, ouvertes les unes aux autres, sortant des sentiers battus, elles se convinrent de porter l’initiative au delà des organisations, associations ou petits égos. La manifestation pacifique serait donc portée par un Mouvement ouvert à toutes les femmes sans distinction d’ethnie, de région, d’appartenance religieuse ou de sensibilité politique.

Elles s’organisèrent vite. Le temps pressait, la répression se durcissait. Il fallait faire entendre leurs voix, faire résonner leurs cris trop longtemps tus, trop souvent étouffés. Marcher, marteler, scander mais non sans l’avoir auparavant annoncé publiquement. Car contester, c’était aussi continuer à exercer leur droit d’expression et de revendication à travers les médias, un droit qui venait de tomber sous le coup des restrictions hargneuses d’un régime désormais ouvertement terroriste. Soudainement, pour ces femmes, communiquer officiellement devenait tout aussi vital que manifester dans les rues, une manière de braver l’interdit injustifié et injuste, une façon de refuser l’intimidation. Elles organisèrent une conférence de presse qui fut relayée par plusieurs médias. Le message circula aussi beaucoup sur les réseaux sociaux.

L’appel du Mouvement des Femmes et Filles pour le Respect de la Constitution et de l’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation fut ainsi largement entendu. Le 10 mai 2015, près de deux cents femmes arpentèrent les rues du centre ville en direction de la place de l’indépendance qui constituait l’objectif ultime des marches manifestations du mouvement citoyen contre le troisième mandat. Malgré un accueil initial des policiers assez brutal et des tentatives de dispersion, la marche des femmes put se dérouler assez paisiblement. A une cinquantaine de mètres de la place de l’indépendance, après deux heures de marche, chants, sit-in, les policiers leur intimèrent de rebrousser chemin. Elles obtempérèrent.

Ragaillardies par le succès de cette première sortie, elles décidèrent d’organiser rapidement une seconde manifestation pour tenter de parvenir à la Place de l’Indépendance. Elles n’auraient de repos qu’une fois la cible atteinte Mais elles pouvaient déjà se réjouir de constater que leur courage et leurs stratégies faisaient des émules. Désormais la plupart des manifestations comprenaient des femmes en tête de rang.

Avaient-ils été effrayés de l’impact de la première marche des femmes? Redoutaient-ils une mobilisation plus forte et qui serait vite incontrôlable? Toujours est-il que les policiers usèrent d’une violence inouïe lors de la répression de la marche du 13 mai. Les femmes essuyèrent plusieurs jets d’eau très puissants et des dizaines de tirs de bombes lacrymogène couramment utilisés dans la répression des manifestations violentes. Mais c’était sans compter la détermination farouche qui les animait en ce jour historique où elles atteignirent enfin la place de l’indépendance et ses alentours. Elles résistèrent aux tentatives violentes de refoulement des policiers pendant près de 4 heures, décidées à maintenir le sit-in jusqu’à l’annonce de la renonciation du Président Pierre Nkurunziza au troisième mandat.

Mais l’Histoire en avait décidé autrement. La marche des femmes du 13 mai 2015 allait coïncider avec la tentative de coup d’Etat manqué qui fut suivie d’une répression meurtrière et d’une chasse à l’homme inédite dans l’histoire du Burundi. Tous les manifestants étaient officiellement assimilés à des putschistes dans le discours revanchard du Président Pierre Nkurunziza. La plupart des manifestantes et des organisatrices de la manifestation furent forcées de s’exiler. Certaines perdirent la vie, d’autres sont portées disparues.

Les femmes ne se découragèrent pas pour autant et se réorganisèrent rapidement. Le Mouvement fut rebaptisé Mouvement des Femmes et Filles pour la Paix et la Sécurité au Burundi. Il regroupait dorénavant des burundaises du monde entier, appartenant à diverses associations du Burundi et de la diaspora ainsi que des indépendantes, fortes d’expériences, de compétences et de talents divers et déterminées à continuer sans relâche la noble lutte qui les avaient réunies.

Aujourd’hui, en collaboration avec de nombreux autres acteurs engagés dans les efforts de résolution de cette crise, les barundikazi du MFFPS participent à tracer un nouveau chemin que chaque burundais épris de démocratie, de paix et de sécurité est invité à emprunter. Le chemin que traverse les femmes et hommes respectueux de nos lois fondamentales, celui que fraie avec courage et persévérance les burundais de conviction et d’action, celui qu’illumine les esprits assoiffés de justice et de vérité, celui qui est pavé de nos valeurs culturelles ancestrales. Celui qui, poursuivi fidèlement, mènera sûrement au Burundi désiré. Un Burundi en paix et en sécurité pour les générations présentes et pour celles à venir.

par Natasha SONGORE