08 Aug 2016

Hommage / Témoignages sur les femmes victimes de la répression NKURUNZIZA : Cas de UMUGWANEZA Charlotte

Je la voyais souvent chez une voisine. Toujours accueillante, toujours serviable, toujours en train de s’assurer que tout va bien chez tout le monde. Elle avait fini par être familière et chaque fois que je la rencontrais, un petit geste ou sourire suffisait pour se saluer. Et voilà qu’un  soir, alors que cela faisait un bon bout de temps que je ne la voyais plus, je vois un de ces nombreux  messages auxquels on a fini par s’habituer : Une Alerte lancée par ses enfants sur les réseaux sociaux. Quand elle a quitté la maison, elle était allée à l’endroit  communément appelé « KURI KOTEBU » où stationnent les véhicules utilitaires.  Elle avait décidé de déménager pour fuir les violences récurrentes dans le quartier Cibitoke et en raison des menaces qui la visaient directement, selon sa famille. Et  c’est à ce moment qu’elle a disparu. Ce trajet aurait du durer moins de trente minutes mais elle a duré des heures et des heures, de quoi inquiéter sa famille qui  s’est alors mise sur ses traces.

Aux dernières nouvelles, les membres de sa famille ont appris qu’elle  aurait été  embarquée par les agents du service national de renseignement vers une destination qu’ils ne parviendront à localiser. Désespérés, ses enfants ont fait comme tout le monde. En l’absence des medias privés qui avaient été détruits par les forces de l’ordre et  auxquels la population avait pris l’habitude de faire  recours dans les moments  de désespoir, ses enfants ont  lancé des messages  d’alerte  sur les réseaux sociaux. Quand je vis le message, je me  suis rendue chez la voisine pour voir si elle en savait plus que moi, hélas non. Quelle horreur d’être réveillée le lendemain  par des cris et des pleurs de la voisine qui m’apprenait que  le corps de Charlotte  venait  d’être retrouvée quelque part à 10 km de la capitale Bujumbura.  En un rien de temps, les images de son corps sans vie, portant des traces de blessures circulèrent  sur les réseaux sociaux, et dans quel état, mon Dieu. Je me suis dit de toute façon, le calvaire qu’elle venait de traverser est terminé, son âme est au repos maintenant. Mais difficile de ne pas s’imaginer le calvaire qu’elle a dû endurer.

Très vite, la police a nié qu’il s’agissait de son corps, évoquant plutôt une  autre habitante de Bujumbura qu’elle ne parvenait pas à identifier. Le mensonge ne pouvait pas tenir longtemps car la famille l’a vite reconnue.  La police a finalement confirmé le décès de Charlotte Umugwaneza, Vice-Présidente du parti MSD (Mouvement pour la solidarité et le développement) et militante anticorruption, précisant même que son corps a été découvert  près de la rivière Gikoma par des passants qui ont directement alerté les administratifs à la base. Vraisemblablement, elle avait été tuée ailleurs et jetée à cet endroit.

Evidement, dans des circonstances pareilles, des questions n’ont pas manqué : Qui a tué Charlotte, où, quand, comment et pourquoi ? Des plaies sur son visage plein de boue, des vêtements  déchirés et trempés ont laissé penser à tout un film horrible sur sa mort.

Ensuite, qui a pris les photos, qui dans un laps de temps circulaient sur tous les réseaux sociaux  et qui heureusement ont permis aux proches d’identifier son corps. Toutes ces questions sont restées  sans réponses. La police a avoué ne détenir aucune information sur leur origine et sur le moment où elles ont été  prises et a annoncé  une enquête dont les résultats se font toujours attendre.

Charlotte est une parmi les victimes du troisième mandat de Pierre Nkurunziza . Militante très  engagée politiquement, elle avait  compris que la participation politique de la femme est un droit. Elle s’est donné corps et âme pour défendre ce droit et s’était engagé dans un parti politique qui encourage et met en œuvre  autant que faire se peut la parité à tous les niveaux de prise de décisions. Madame Pélagie Kagwire , sa compagne de lutte et première secrétaire du parti MSD en mairie de Bujumbura parle d’elle comme une femme qui avait une grande détermination, un franc parler, très forte en médiation en cas de conflits, toujours prête à aider. Elle était une grande militante et un être humain au vrai sens du terme, dit –elle .

Madame Charlotte Umugwaneza a été la première figure politique féminine à être atrocement exécutée. Son assassinat s’est ajouté à la longue liste d’autres victimes d’exécutions extrajudiciaires constitutives de crimes contre l’humanité, imprescriptibles en droit pénal, mais qui n’ont jamais été élucidées. Peut être que sa famille, ses enfants, ses amis politiques et dans le mouvement associatif auront un jour le droit de savoir et le droit à la justice.  De toutes les façons, la justice burundaise a failli à sa mission, car dans pareilles circonstances,  elle avait le devoir d’enquêter sur les circonstances de sa mort et punir les coupables selon la loi en vigueur, conformément aux principes des Nations Unies relatifs à la prévention efficace des exécutions extrajudiciaires, arbitraires et sommaires ainsi qu’aux moyens d’enquêter efficacement sur ces exécutions.

Jusqu’à preuve du contraire et nonobstant la présomption d’innocence qui est la règle en matière de procédures pénale, de lourds soupçons continuent à peser sur les services du gouvernement  car selon les premiers témoins, Charlotte aurait été enlevée par les agents du service de renseignement  et aurait transitée dans ses locaux. Par ailleurs, la communication qui a suivi la découverte de son corps montre bien la volonté de brouiller les pistes.

En ne réprimant pas les auteurs, coauteurs et complices d’enlèvements, de tortures et d’exécutions extrajudiciaires frappant des civils et constitutives de crimes contre l’humanité, la justice burundaise est en train de construire un état d’impunité judiciaire qui risque de perpétrer les cycles de violence interminables. La passivité en matière de répression des crimes contre  l’humanité mérite d’être tout aussi punissable.

par Catherine MABOBORI

08 Aug 2016

LA PARTICIPATION DES FEMMES AU PROCESSUS DE PAIX

La longue marche vers Arusha :  l’implication des femmes dans les  négociations

Catherine Mabobori,
Chef de la délégation des femmes aux négociations inter- burundaises d’Arusha (1998-2000)
Ex Présidente et Membre fondateur du Collectif des Associations et  ONG Féminines du BURUNDI
Ex Députée à l’Assemblée Nationale du BURUNDI
Présidente de la SOFEPA (Solidarité des Femmes Parlementaires)

I . INTRODUCTION

Depuis des décennies, le BURUNDI a été le théâtre d’un conflit aux multiples dimensions. Les négociateurs de paix d’Arusha[1] ont défini le conflit burundais comme étant « un conflit fondamentalement  politique avec des dimensions ethniques extrêmement importantes ……découlant d’une lutte de la classe politique pour accéder au pouvoir et/ ou s’y maintenir »[2].  

Les  négociations qui ont eu lieu entre 1998 et 2000 et qui ont abouti à l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation ont été d’une importance capitale  car ils ont permis non seulement d’inculquer une culture de dialogue dans l’esprit des burundais mais aussi d’inventer un système démocratique d’un homme, une voix mais qui accommode  aussi les minorités comme médication aux conflits ethniques. Grace à l’omniprésence des femmes pendant le processus de négociation, l’Accord qui en est issu tient également compte des désidérata des femmes.

II . HISTORIQUE DU CONFLIT BURUNDAIS ET LES SOLUTIONS ENVISAGEES  

Depuis la période de lutte pour l’indépendance, le BURUNDI a connu des crises cycliques caractérisées par des violences politiques et interethniques qui ont entrainé des centaines de milliers de morts et causé des déplacements massifs à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Mais c’est incontestablement l’assassinat du Président Melchior NDADAYE par coup d’état militaire le 21 octobre 1993 qui a ouvert la crise la plus longue et la plus coûteuse en vies humaines et en biens matériels de toute l’histoire du pays avec des  conséquences tragiques sur presque tous  les citoyens burundais. Malgré la mort du Président, ce coup d’Etat n’a pas été entièrement consommé car la tragédie[3] qui s’en est suivie a fait reculer les putschistes.

II.1 LES NEGOCIATIONS DE KAJAGA

Après la mort du Président, le BURUNDI a connu un vide institutionnel car même le Président de l’Assemblée Nationale qui, d’après la Constitution, devait le remplacer était assassiné dans les mêmes circonstances. Les premières négociations visant à combler ce vide au sommet de l’Etat et ramener l’ordre constitutionnel et démocratique se sont déroulées à  KAJAGA[4] entre les leaders des partis politiques en janvier 1994. Elles ont abouti à la signature de la Convention de Gouvernement  avec la désignation de Cyprien Ntaryamira comme Président de la République le 5 février 1994 et la mise en place d’un gouvernement de consensus[5]. Malheureusement, deux mois  après ,le  Président NTARYAMIRA  décède  dans l’attentat contre l’avion du Président Rwandais HAVYARIMANA  le 6 Avril 1994 et il fallait de nouveau s’assoir pour procéder à son remplacement .

Les nouveaux pourparlers ont abouti à la signature d’un autre accord portant Convention de gouvernement entre les Forces de Changement Démocratique[6] et les Partis Politiques de l’Opposition réunis eux dans l’Alliance des partis politiques de l’opposition[7]. Cette convention prévoyait  l’organisation d’un débat national de fond sur les problèmes majeurs du pays. Le Président de l’Assemblée Nationale, Sylvestre NTIBANTUNGANYA  est porté  à la tête de l’Etat. Des frustrations naissent de cet arrangement car certains n’étaient pas d’accord  avec cette formule qui donnait un avantage aux partis de l’opposition qui avaient pourtant perdu les élections et voulaient organiser des  élections immédiates. Ainsi, un des compagnons de lutte du Président désigné, Léonard NYANGOMA, décide de créer la rébellion dénommée CNDD – Conseil National pour la défense de la démocratie.

Cette nouvelle rébellion qui s’ajoute aux anciens mouvements politiques armés notamment le FNL ( Front national de libération )et à d’autres chefs de partis politiques en exil ne rendent pas le  débat interne facile et ce dernier ne permet pas  de mettre fin à la crise.  L’idée des  négociations supervisées par un médiateur extérieur s’imposait.

II.2 SOMMETS DU CAIRE ET DE TUNIS : INITIATIVES DE LA FONDATION JIMMY CARTER

La Fondation Jimmy Carter  en collaboration avec l’OUA  a organisé un sommet des Chefs d’Etats voisins du BURUNDI au Caire les 28 et 29 novembre 1995,  et à Tunis en dates du 16 au 18 Mars 1996. C’est cette dynamique qui donnera naissance à ce qui a été appelé  « Initiative régionale pour la paix au Burundi » dirigée par le Président ougandais Yoweri Museveni et la désignation de l’ancien Président Tanzanien Julius  Nyerere comme médiateur .

Les choses vont de mal en pi et le Coup d’Etat  qui ramène le Président BUYOYA au pouvoir en 1996 en remplacement du Président NTIBANTUNGANYA est perçu par certains comme un coup d’arrêt à la démocratie et par une autre frange d’opinion  comme un coup salvateur. Par ailleurs, la population avait encore en mémoire qu’il avait  pacifiquement cédé le pouvoir en 1993.

Sous l’instigation des opposants à l’extérieur du pays et sous la pression du Médiateur désigné lors du Sommet de TUNIS, les pays de la sous région imposent un embargo économique au BURUNDI pour forcer la junte à négocier.

II.3. NEGOCIATIONS SOUS L’EGIDE DE LA COMMUNAUTE DE SAN EGIDIO.

Entretemps, des négociations secrètes avec la facilitation de la COMMUNAUTE DE SAN EGIDIO en Italie  entre le gouvernement et le mouvement rebelle de NYANGOMA (1996-1997) sont en cours. Une fuite dans les médias les fait échouer car certains partis politiques crient à l’exclusion. Cependant, cette initiative constitue l’effet  de brise glace en ce sens qu’elle réussit à mettre en présence les deux protagonistes principaux du conflit burundais à une époque où chacun restait  prisonnier de la représentation diabolisée de l’autre.  

Cette initiative n’a pas plu non plus aux pays de la sous région qui ont vite imposé un embargo économique au BURUNDI. Ils y voyaient un moyen de contourner l’initiative régionale.

II .4. NEGOTIATIONS D’ARUSHA

Le processus formel des négociations de paix d’Arusha a commencé en 1998 sous la médiation de feu Président Julius NYERERE.  Le choix du Président NYERERE s’est imposé en  raison de sa profonde connaissance des réalités socio-politiques, économiques et culturelles burundaises et par la sagesse qu’on lui reconnaissait unanimement.   Après sa mort, c’est le Président Nelson MANDELA qui l’a remplacé et il  fut à son tour unanimement accepté par les parties en conflit. Quant au lieu de négociations, le choix de la Tanzanie a tenu compte d’une raison essentielle : pays limitrophe du Burundi, la Tanzanie partage avec lui une longue histoire marquée par une cohabitation surtout depuis  1972 avec l’arrivée massive des réfugiés burundais.  Que les négociations aient lieu à l’extérieur du Burundi – en terrain neutre – garantissait une sécurité pour des délégations des parties en conflit, notamment les présidents des partis politiques et des cadres politiques vivant en exil.  Jusqu’en l’an 2000, quatre sessions réunissant tous les acteurs ont eu lieu à Arusha avec plusieurs autres sessions en commissions[8]

Ces négociations d’ARUSHA ont abouti à la signature d’un  Accord (politique ) pour la paix et la Réconciliation  en Aout 2000 avec comme une des principales conclusions que la transition  politique sera conduite en deux temps de 18mois – 18 mois avant les élections . La première tranche continuera à être assurée par le Président BUYOYA et la deuxième tranche par le Président Domitien NDAYIZEYE.

Mais entretemps, les dissensions internes  répétitives au sein des groupes armés n’ont pas permis l’accélération des  négociations de cessez le feu.

Les groupes armés et les forces gouvernementales rivalisent dans la violence et dans les tueries. Même les étrangers et les personnalités d’une grande autorité morale ne sont pas épargnés  (Archevêque Joachin RUHUNA, le Nonce Apostolique Michel KOUCHNET, le  représentant de L’UNICEF  ZUNIGA , le représentant de l’OMS etc…).

 II.5. NEGOTIATIONS DE CESSEZ LE FEU AVEC LES MOUVEMENTS REBELLES 

Les différents groupes  armés participant aux négociations jusqu’à la conclusion de l’accord ont accepté d’observer le cessez le feu.

D’autres ont signé les cessez le feu au fur et à mesure qu’ils acceptaient de négocier avec le gouvernement en place.  Le dernier accord entre le FNL et le gouvernement est intervenu en décembre 2006 (un an après les élections  de 2005).

III.  LES PRINCIPALES ACTIONS ENTREPRISES PAR LES FEMMES

Avant les négociations d’Arusha, les actions des femmes étaient quasi absentes dans le processus formel des négociations de paix.  Mais cela ne veut pas dire qu’elles croisaient les bras. Leurs actions se situent à deux niveaux .

Au niveau du processus interne

  • Dès le début de la crise en 1993, les femmes se sont mobilisées pour des initiatives individuelles et collectives en vue du rétablissement de la paix et la cohabitation pacifique entre les différentes composantes de la société. Elles ont ainsi bâti des ponts intercommunautaires.
  • Alors que la classe politique était en débandade après l’assassinat du Président démocratiquement élu Melchior NDADAYE en 1993, le premier appel véritablement de paix qui a été entendu émanait de son épouse, Madame Laurence Ndadaye,  qui appelait la population à cesser de verser le sang des populations innocentes sous  prétexte de venger son mari.
  • Les femmes ont entrepris aussi des initiatives pour refuser la balkanisation ethnique aussi bien dans les quartiers de la capitale BUJUMBURA que  dans les collines à l’intérieur du pays, pour ressouder le tissu social déchiré par la crise (un exemple est l’aménagement des petits marchés dans des endroits séparant les différents  quartiers où les femmes se rencontraient non seulement pour s’approvisionner mais aussi pour échanger des informations et élaborer des stratégies pour remédier à la crise).
  • Des actions de secours aux victimes de la crise ont été organisées
  • Des séances de sensibilisation ont été organisées à l’intention des jeunes devenus instruments de criminalité des politiciens, qui sombraient de plus en plus dans le banditisme, dans la consommation de l’alcool et des stupéfiants
  • En avril 2000, alors que les négociations de paix allaient être conclues, une rencontre des femmes en provenance de toutes les tendances sociopolitiques  (urbaines et rurales, partis politiques, différents groupes ethniques) a été organisée à Bujumbura. Toutes les provinces ont été représentées et l’inclusivité était un élément important pour prendre des décisions importantes car les interférences politiques et ethniques étaient  encore très fortes.
  • Un document de plaidoyer pour l’inclusion des femmes dans la mise en œuvre de l’Accord de paix qui allait être signé a été produit. Ce document contenait non seulement des demandes mais aussi les engagements des femmes elles mêmes pour la mise en œuvre  de l’accord qui allait être signé.

Au niveau du processus externe

  • Il y avait une absence totale des femmes à la table des négociations car les invités à la table des négociateurs étaient essentiellement des chefs de partis politiques, des responsables de mouvements armés, les représentants du gouvernement et du Parlement, tous des hommes à ce moment (aujourd’hui,  deux partis politiques nés plus tard sont dirigés par des femmes)
  • convaincues des effets contre-productifs de l’embargo et sous le leadership des femmes de la société civile, les femmes en général, y compris celles des partis politiques, ont décidé de mettre de côté leurs diverses appartenances et divergences pour parler le même langage sur cette question. En effet, ces sanctions ont créé un  état de privation avec la rupture de stocks des produits de 1ère nécessité, des médicaments, du carburant, les intrants agricoles (Cela faisait souffrir beaucoup plus les femmes et les autres catégories vulnérables que les politiciens).  Parallèlement, les femmes se prononçaient clairement en faveur des négociations inclusives.
  • Sous les auspices de l’OUA et le Comité des femmes pour la paix et le développement présidé par la Vice Présidente Ougandaise, Dr Spéciosa KAZIBWE, une conférence des femmes burundaises venues de l’intérieur du pays et de la diaspora a été organisée en Ouganda. Cette conférence avait trois objectifs : plaider pour la levée de l’embargo, demander l’inclusion des femmes aux négociations d’Arusha et promouvoir le dialogue entre les femmes burundaises de l’intérieur  et de l’extérieur du pays.
  • La participation des femmes fut acquise au 3ème round des négociations avec un statut d’observateur. Les raisons principales avancées est que non seulement les femmes étaient représentées par les leaders des courants qui leur sont proches mais aussi la définition des parties en conflit et le règlement des négociations avaient déjà été arrêté aux rounds précédents et il n y avait évidement pas de place pour les femmes. Ce statut d’observateur a permis cependant aux femmes de  donner leur contribution, de  faire parvenir  leurs  revendications aux négociateurs par voie écrite, de faire le lobbying et le plaidoyer avec le soutien de la médiation et des représentants de la communauté internationale qui trouvaient les revendications des femmes légitimes.
  • Une conférence pluripartite des femmes burundaises tenue en Juillet 2000 avec le soutien de l’UNIFEM a été décisive pour l’inclusion des recommandations des femmes dans l’Accord final pour la paix et la réconciliation signé en Août 2000 ( 60% de ces recommandations ont été acceptés )

IV.IMPACT DE CETTE MOBILISATION

  • Des négociations plus ouvertes qui sont passées progressivement d’un débat exclusif entre les représentants des partis politiques et mouvements armés, vers un débat  plus ouvert et plus démocratique dans lequel les Burundais pouvaient aborder des questions d’intérêt commun telles que la sécurité, les garanties de la participation politique, le développement économique et le respect des droits fondamentaux de la personne humaine.
  • Humanisation des négociations: l’arrivée des femmes a contribué à amener plus de civilité entre les négociateurs. Avant les hommes se regardaient en chiens de faïence, s’accusaient mutuellement des fois avec des expressions très fortes et très dures. Avec la présence des femmes, les hommes se sont montrés plus civilisés ; ils n’osaient plus se lancer de propos insultants ou discourtois devant les femmes.
  • l’intégration d’une perspective sexo-spécifique dans le processus de négociation, de rétablissement de la paix et de reconstruction.
  • La référence explicite aux droits et devoirs proclamés et garantis par la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes dans l’Accord de paix était  un gain important pour les femmes. Cette convention fait aujourd’hui partie intégrante de la Constitution de la République du Burundi.
  • La révision de la Constitution et du Code électoral qui émanait de l’Accord d’Arusha a donné aussi l’occasion d’introduire des dispositions favorables aux femmes comme les quotas et le système de cooptation. La Constitution précise bien qu’au niveau du gouvernement et de l’Assemblée Nationale et du Sénat, les femmes doivent être    représentées au moins à 30%.
  • Le crime de viol utilisé comme arme de guerre a été reconnu  comme crime contre l’humanité (une loi numéro 1/004/2003  portant répression du crime de génocide, du crime de guerre et du crime contre l’humanité a été votée et le  viol est pris  comme un crime non  amnistiable et non compressible)
  • La mentalité sur le leadership des femmes et le rôle des femmes dans la société a aujourd’hui changé :

En 1998: Un homme politique à Arusha disait: « votre place n’est pas ici, elle est dans la maison, dans la cuisine et au lit ».

Aujourd’hui, le discours a changé, les hommes politiques rivalisent dans le recrutement des femmes et dans la confection des programmes alléchants pour les femmes (cela se fait remarquer lors des confections des programmes électorales).

  • Les femmes prennent conscience aujourd’hui qu’elles constituent une force électorale non négligeable, et qu’elles  doivent apprendre à valoriser leurs voix, en demandant des comptes à leurs élus et en réclamant le droit à la participation. Au sortir des élections de 2010 par exemple, les femmes étaient à 32% à l’Assemblée Nationale, à la parité  au sénat (réduite à 46% par la présence d’Anciens chefs d’Etat dont l’appartenance au Sénat est automatique), 42% au gouvernement et plus  de 30% au conseil communal. Le recours à la cooptation notamment au Sénat et à l’Assemblée Nationale n’a pas été nécessaire comme cela avait été le cas après les élections de
  • Il ya eu un éveil politique des femmes qui s’est traduit par une augmentation du nombre de femmes adhérant dans les partis politiques et surtout par une participation active dans les activités des partis politiques.
  • Un effort d’instaurer ou d’approcher la parité  dans la mise en place des commissions nationales importantes s’observe : Comité de pilotage sur les consultations autour des mécanismes de justice transitionnelle (3/6),  Commission électorale (2/5) , Commission Nationale des droits de l’homme ( 3/7)
  • Au niveau international : la rédaction de la R1325 du CSNU a bénéficié entre autres des leçons apprises dans la participation des femmes burundaises au processus de paix (La R1325 a été adopté deux mois après la signature de l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au BURUNDI)
  1. ET MAINTENANT, OÙ SOMMES NOUS ?

Depuis le mois d’Avril 2015, le Président Nkurunziza a été désigné candidat aux élections Présidentielles de 2015 en violation de l’Accord d’Arusha et de la Constitution et contre la volonté des membres influents de son parti politique, des  organisations de la société civile, du service national de renseignements,  et d’autres acteurs .  Cette candidature intervenait par ailleurs en dépit du  rejet par le Parlement de la proposition du Président de modifier la Constitution pour lui permettre de briguer un troisième mandat.

La résistance des anti troisième mandat  entamée le 26 Avril 2016 pour amener le Président Mkurunziza  à renoncer à ce mandat de trop  a eu comme réponse la répression violente et criminelle , les emprisonnements , les tortures , les assassinats ciblés , les exactions extrajudiciaires , les viols etc… Tout a été mis en œuvre  pour éliminer toute personne qui  pouvait constituer un obstacle  au troisième mandat de Nkurunziza.  Une situation qui dépasse tout simplement l’entendement avec plus de 1068 personnes assassinées[9], autour de 271.677[10]  poussées à l’exil sans compter d’innombrables déplacés internes.

C’est dans ce contexte explosif qu’est né le  Mouvement des Femmes pour le Respect de la Constitution et des Accords d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation, qui a été rebaptisé « Mouvement des Femmes et Filles pour la paix et la sécurité au Burundi », afin d’embrasser tous les aspects de la Résolution 1325[11]  et s’impliquer dans la recherche de la solution à la crise au Burundi.  Ce mouvement réunit les  femmes et  filles issues de divers partis politiques, les leaders des organisations de la société civile, les femmes leaders d’opinion, vivant aussi bien à l’intérieur du pays que dans la diaspora sans oublier les femmes refugiées suite à cette crise. Les membres du  mouvement organisent des activités de plaidoyer en faveur de la paix dans le pays notamment par l’organisation  des  réunions bilatérales autour des principaux acteurs et des personnes influentes  dans le but de soutenir les initiatives de résolution de la crise.

  1. Vers Arusha II

Depuis le mois de Juillet 2015, les tentatives de recherche de la solution à la crise burundaise ont abouti à la désignation du Président Museveni comme médiateur entre les différents protagonistes burundais. Plutôt préoccupé par sa campagne électorale, son implication directe s’arrêtera à la première tentative de médiation au mois de Juillet 2015 à BUJUMBURA, en l’absence des acteurs en fuite à l’étranger. Il laissera ensuite le travail de consultations à son ministre de la défense, l’honorable Crispus KIYONGA . Sous la pression de la communauté internationale qui attendait impatiemment, le dialogue fut relancé en date du 28 décembre 2015 à Kampala, cette fois ci avec la participation des acteurs vivant en dehors du pays. Le début du dialogue qui était annoncé pour le mois de janvier 2016 n’a pas encore vu le jour. Lors du dernier sommet de l ‘EAC , l’ancien Président Tanzanien Benjamin Mkapa a été désigné , facilitateur dans le conflit burundais  pour travailler avec le Président Museveni . Il a récemment organisé des consultations avec les leaders des pays de l ‘EAC et les acteurs clés dans le conflit burundais .Depuis,  l’attente se fait longue .  Entre temps, des déclarations  et résolutions  se succèdent  sur le Burundi. La dernière en date étant la résolution 2279 du Conseil de sécurité des Nations Unies  dont la nouveauté serait d’envoyer une  police des Nations Unies au Burundi pour  soutenir les efforts de l’Union africaine, qui déploie elle-même des observateurs au Burundi. Toutes ces résolutions  disent la même chose  et recommandent la même chose à quelque nuance près. Toutes font le même constat : les tueries,   les tortures, les enlèvements, les disparitions, et les détentions illégales continuent. Rien n’est fait. Une résolution succède à une autre, pas d’évaluation sur la mise en œuvre de la résolution précédente. On note quelques avancées que le gouvernement sait très bien doser pour amadouer la communauté internationale mais l’essentiel reste à faire. Dans toutes ses résolutions, une constante recommandation se dégage : Il s’agit de la reprise sans délai d’un véritable dialogue inclusif entre le gouvernement burundais et l’ensemble des acteurs engagés pour une solution pacifique, qu’ils soient présents ou non dans leur pays. Arusha est déjà pressenti pour abriter encore une fois le dialogue inter burundais.

Arusha II sera- telle une solution bis à la crise burundaise bis ? Les femmes burundaises qui avaient obtenues le statut d’observateur à Arusha I souhaitent aujourd’hui être parties prenantes au dialogue. Mais au préalable,  leur souhait est que la violence s’arrête pour créer de bonnes conditions de dialogue. Enfin, si les conditions pour le dialogue sont réunies,  les femmes seront là pour défendre leur agenda d’un Burundi qu’elles souhaitent pour leur progéniture et les générations futures.  Pour le moment, elles s’interrogent : Est-ce que les gens sont conscients de la gravité de la situation qui prévaut au Burundi ? Quand est ce que le dialogue annoncé va démarrer ? Combien de temps il va durer ? Comment éviter définitivement le retour à la table des négociations  d’ici dix ou 15 ans ? Comment endiguer à jamais la question de l’impunité ? Comment obtenir un leadership éthique  que les femmes ont identifié comme défi majeur , un leadership visionnaire , prêt à consentir des sacrifices pour le  Burundi , qui peut conduire le changement et la transformation nécessaires à la construction du pays ? Un leadership motivé par l’humanisme et non par le pouvoir autocratique ? Un leadership qui bannit l’ethnicisation du Burundi ? Wait and see.

[1] Arusha est une ville tanzanienne où se sont déroulées les négociations inter-burundaises de paix.Elle a été choisie à la fois pour des raisons pratiques et géographiques. Elle  abrite le centre international des conférences érigé par la Communauté des Etats d’Afrique de l’Est qui regroupe .Enfin, les Nations Unies y ont établi le siège du Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR) chargé de juger les responsables du génocide rwandais de 1994.

[2] Accord d’Arusha pour la paix et la Réconciliation, Protocole 1, Article 4

[3] Les militants du Parti de feu Président Melchior NDADAYE se sont vengés sur la population de l’ethnie tutsie. Certains qualifient ces tueries de génocide contre les tutsis à l’image de ce qui s’est passé au Rwanda en 1994 mais les Nations Unies qui ont cette latitude  de qualification ne s’est jamais prononcé sur ce cas.

[4] Kajaga est le lieu de l’Hôtel Club des Vacances ou s’étaient retranché les autorités qui venaient de subir  le coup de force , actuel Club du Lac Tanganyika .

[5] Cela était dicté par le fait que le parti qui avait gagné les élections avait perdu la légitimité car il avait livré à la vindicte populaire les citoyens qui n’étaient pas de son obédience.

[6] C’était une coalition des partis proches du parti au pouvoir

[7] Ces partis étaient majoritairement d’obédience tutsi

[8] Cinq commissions avaient été convenues pour réfléchir sur1)la nature du conflit burundais ,les problèmes de génocide et d’exclusion et leurs solutions 2)la démocratie et la bonne gouvernance 3)la paix et la sécurité pour tous 4)la reconstruction et le développement 5)les garanties pour la mise en œuvre de l’accord découlant des négociations de paix sur le Burundi

[9] Chiffres actualisés rendus publics par le Président de APRODH (Association pour la  protection des  droits de l’homme ) en date du 9 Avril 2016

[10] Les chiffres actualisés  par le HCR au mois de Avril

[11] La résolution 1325 a été votée unanimement par le conseil de sécurité des Nations Unies le 31 0ctobre 2000 et  appelle à la participation des femmes dans la prise de décisions sur les questions de la paix et la sécurité notamment dans les processus de paix.

par Catherine MABOBORI