08 Aug 2016

Hommage / Témoignages sur les femmes victimes de la répression NKURUNZIZA : Cas de UMUGWANEZA Charlotte

Je la voyais souvent chez une voisine. Toujours accueillante, toujours serviable, toujours en train de s’assurer que tout va bien chez tout le monde. Elle avait fini par être familière et chaque fois que je la rencontrais, un petit geste ou sourire suffisait pour se saluer. Et voilà qu’un  soir, alors que cela faisait un bon bout de temps que je ne la voyais plus, je vois un de ces nombreux  messages auxquels on a fini par s’habituer : Une Alerte lancée par ses enfants sur les réseaux sociaux. Quand elle a quitté la maison, elle était allée à l’endroit  communément appelé « KURI KOTEBU » où stationnent les véhicules utilitaires.  Elle avait décidé de déménager pour fuir les violences récurrentes dans le quartier Cibitoke et en raison des menaces qui la visaient directement, selon sa famille. Et  c’est à ce moment qu’elle a disparu. Ce trajet aurait du durer moins de trente minutes mais elle a duré des heures et des heures, de quoi inquiéter sa famille qui  s’est alors mise sur ses traces.

Aux dernières nouvelles, les membres de sa famille ont appris qu’elle  aurait été  embarquée par les agents du service national de renseignement vers une destination qu’ils ne parviendront à localiser. Désespérés, ses enfants ont fait comme tout le monde. En l’absence des medias privés qui avaient été détruits par les forces de l’ordre et  auxquels la population avait pris l’habitude de faire  recours dans les moments  de désespoir, ses enfants ont  lancé des messages  d’alerte  sur les réseaux sociaux. Quand je vis le message, je me  suis rendue chez la voisine pour voir si elle en savait plus que moi, hélas non. Quelle horreur d’être réveillée le lendemain  par des cris et des pleurs de la voisine qui m’apprenait que  le corps de Charlotte  venait  d’être retrouvée quelque part à 10 km de la capitale Bujumbura.  En un rien de temps, les images de son corps sans vie, portant des traces de blessures circulèrent  sur les réseaux sociaux, et dans quel état, mon Dieu. Je me suis dit de toute façon, le calvaire qu’elle venait de traverser est terminé, son âme est au repos maintenant. Mais difficile de ne pas s’imaginer le calvaire qu’elle a dû endurer.

Très vite, la police a nié qu’il s’agissait de son corps, évoquant plutôt une  autre habitante de Bujumbura qu’elle ne parvenait pas à identifier. Le mensonge ne pouvait pas tenir longtemps car la famille l’a vite reconnue.  La police a finalement confirmé le décès de Charlotte Umugwaneza, Vice-Présidente du parti MSD (Mouvement pour la solidarité et le développement) et militante anticorruption, précisant même que son corps a été découvert  près de la rivière Gikoma par des passants qui ont directement alerté les administratifs à la base. Vraisemblablement, elle avait été tuée ailleurs et jetée à cet endroit.

Evidement, dans des circonstances pareilles, des questions n’ont pas manqué : Qui a tué Charlotte, où, quand, comment et pourquoi ? Des plaies sur son visage plein de boue, des vêtements  déchirés et trempés ont laissé penser à tout un film horrible sur sa mort.

Ensuite, qui a pris les photos, qui dans un laps de temps circulaient sur tous les réseaux sociaux  et qui heureusement ont permis aux proches d’identifier son corps. Toutes ces questions sont restées  sans réponses. La police a avoué ne détenir aucune information sur leur origine et sur le moment où elles ont été  prises et a annoncé  une enquête dont les résultats se font toujours attendre.

Charlotte est une parmi les victimes du troisième mandat de Pierre Nkurunziza . Militante très  engagée politiquement, elle avait  compris que la participation politique de la femme est un droit. Elle s’est donné corps et âme pour défendre ce droit et s’était engagé dans un parti politique qui encourage et met en œuvre  autant que faire se peut la parité à tous les niveaux de prise de décisions. Madame Pélagie Kagwire , sa compagne de lutte et première secrétaire du parti MSD en mairie de Bujumbura parle d’elle comme une femme qui avait une grande détermination, un franc parler, très forte en médiation en cas de conflits, toujours prête à aider. Elle était une grande militante et un être humain au vrai sens du terme, dit –elle .

Madame Charlotte Umugwaneza a été la première figure politique féminine à être atrocement exécutée. Son assassinat s’est ajouté à la longue liste d’autres victimes d’exécutions extrajudiciaires constitutives de crimes contre l’humanité, imprescriptibles en droit pénal, mais qui n’ont jamais été élucidées. Peut être que sa famille, ses enfants, ses amis politiques et dans le mouvement associatif auront un jour le droit de savoir et le droit à la justice.  De toutes les façons, la justice burundaise a failli à sa mission, car dans pareilles circonstances,  elle avait le devoir d’enquêter sur les circonstances de sa mort et punir les coupables selon la loi en vigueur, conformément aux principes des Nations Unies relatifs à la prévention efficace des exécutions extrajudiciaires, arbitraires et sommaires ainsi qu’aux moyens d’enquêter efficacement sur ces exécutions.

Jusqu’à preuve du contraire et nonobstant la présomption d’innocence qui est la règle en matière de procédures pénale, de lourds soupçons continuent à peser sur les services du gouvernement  car selon les premiers témoins, Charlotte aurait été enlevée par les agents du service de renseignement  et aurait transitée dans ses locaux. Par ailleurs, la communication qui a suivi la découverte de son corps montre bien la volonté de brouiller les pistes.

En ne réprimant pas les auteurs, coauteurs et complices d’enlèvements, de tortures et d’exécutions extrajudiciaires frappant des civils et constitutives de crimes contre l’humanité, la justice burundaise est en train de construire un état d’impunité judiciaire qui risque de perpétrer les cycles de violence interminables. La passivité en matière de répression des crimes contre  l’humanité mérite d’être tout aussi punissable.

par Catherine MABOBORI