03 Aug 2016

Les médias libres du Burundi: Informer au delà de l’exil

Cela va faire bientôt un an que les journalistes burundais en exil sont mobilisés pour continuer à fournir une information libre et fouillée sur la situation au Burundi. Malgré de nombreux obstacles, ils persévèrent dans leurs efforts de sauvegarde des acquis de l’Accord d’Arusha, pour la paix, la démocratie et la liberté de la presse.
Propulsé par une génération de journalistes engagés, l’espace médiatique burundais était caractérisé depuis près de 20 ans par un dynamisme sans précédent. Fait notable dans un pays marqué par des années de conflits, les médias libres avaient réussi le pari de la réconciliation. Ils participaient activement à l’émergence d’un terreau fertile pour le vivre ensemble et l’acceptation de l’autre. D’ethnies différentes, de sensibilités politiques parfois divergeantes, les journalistes des médias libres n’en donnaient pas moins la parole à toutes les tendances,aux politiques de tout bords, à la société civile, aux corporations, au burundais lamda, aux laissés pour compte, aux sans voix… Les ennemis d’hier fraternisaient volontiers sur les plateaux, les joutes verbales se substituaient aux luttes armées, la compréhension, au pire l’indifférence semblait remplacer les rancoeurs.
Pluralistes et éclectiques, ces médias suivaient différentes lignes éditoriales. Certains privilégiaient le journalisme d’investigation, d’autres s’attachaient à reporter uniquement les faits, la majorité s’était orientée par secteur: conflits et réconciliation, culture, entreprenariat, religion,… Le travail n’était certes pas exempt d’erreurs ou d’approximations mais comme pour tout secteur en développement, les progressions primaient largement sur les imperfections.Au fil des ans, cette presse plurielle avait forgé une certaine opinion.“On sentait que ces médias étaient au service du peuple. Les politiques ne pouvaient plus nous manipuler si facilement” affirme Jacques Niyukuri, un fidèle auditeur. Les collaborations ponctuelles via la plateforme de la synergie des médias tenaient le public en haleine et venaient renforcer l’image d’une presse forte et solidaire. Cette histoire d’amour avec le public allait pleinement se manifester le 19 février 2015, jour de la libération du directeur de la RPA Bob Rugurika, alors incarcéré à la prison de Muramvya pour avoir refusé de divulguer l’adresse où se cachait sa source, l’un des auteurs présumés de l’assassinat des trois sœurs italiennes à Kamenge. Ce dernier désignait le SNR (Service National de Renseignement) et plus particulièrement son patron de l’époque le Général Adolphe Nshimirimana comme principal commanditaire du crime ignoble.Suite à une pression diplomatique importante, Bob Rugurika était libéré. Une liesse populaire inédite s’emparait alors de tout le pays. Des milliers de Jeunes, vieux, hommes, femmes, hutu, tutsi, nantis et vulnérables déferlaient dans les rues dans un immense élan spontané. Au grand dam du régime au pouvoir, cette célébration citoyenne venait confirmer ce que tout le monde percevait déjà: Les médias indépendants n’étaient pas seulement le 4ème pouvoir au Burundi, ils étaient Le pouvoir populaire.Un pouvoir que le régime Nkurunziza avait essayé d’étouffer au fil des ans sans succès. Un pouvoir trop dérangeant, trop gênant. Car, tel les épisodes d’un feuilleton à rebondissement, les scandales politiques qui jalonnaient la gouvernance Nkurunziza étaient fidèlement relayés par des journalistes foncièrement libres et courageux. A l’image d’un Jean Dominique ou d’une Ana Politkovskaïa, leur courage allait repousser les frontières de la vérité, celle que le pouvoir aurait préféré enfouir loin des oreilles, des yeux et de la conscience du Burundi et du monde.

Du grotesque montage contre l’ancien vice-président Alphonse-Marie Kadege au scandale des imbonerakure du Khiliba ondes en passant par l’assassinat de l’activiste Ernest Manirumva, les massacres de Gatumba et les exécutions extrajudiciares dans les collines, tout était dévoilé sur les ondes, dans la presse écrite, sur le petit écran, sur le net… Les fuites s’accumulaient et le régime découvrait dépité la porosité avancée de son système malfaisant. Alors l’oppression s’accentuait. Les journalistes étaient harcelés, menacés, emprisonnés…

“Nos médias avaient déjà subi une certaine forme de répression sous d’autres pouvoirs comme lorsque Domitien Ndayizeye avait fermé la RPA pendant près d’un mois ou encore sous Pierre Buyoya après la diffusion d’interviews avec les représentants des groupes armés de l’époque. Mais ce n’était souvent que de l’intimidation. La répression de Pierre Nkurunziza est d’un tout autre ordre. Elle est tout simplement criminelle” s’indigne le directeur de la RPA Bob Rugurika qui, dès 2012, avait dû mettre sa famille à l’abri suite à des menaces ciblées sur la personne de son épouse.

L’échec du coup d’Etat du 13 mai 2015 allait ainsi fournir le prétexte idéal au pouvoir Nkurunziza pour achever ce qu’il avait planifié maintes fois sans grande réussite. “Le régime avait tenté et tente encore aujourd’hui de fragiliser les médias par la corruption ou en essayant de jouer sur la carte ethnique” fait remarquer la directrice de la radio Isanganiro Anne Niyuhire, aujourd’hui en exil. De même, Gilbert Niyonkuru, chef des programmes de la RPA, se rappelle avoir été informé de plans de destruction de la station et les avoir dénoncés sur les ondes de la radio deux semaines auparavant. “Il y avait eu des actes de déstabilisation en interne mais ayant compris que leurs tentatives étaient vouées à l’échec, ils avaient décidé que la seule solution était de détruire nos bâtiments et nos matériels”. Plusieurs médias furent brûlés et détruits le 14 mai 2015.

Informer au delà de l’exil

Depuis lors, 83 journalistes ont été forcés à l’exil. Certains dans des conditions dramatiques.

Ancien journaliste à la RPA, Jean-Marie Hezimana alias Mashok était d’antenne le 13 mai 2015. Averti par un agent du SNR qu’il était en danger de mort, il avait réussi à quitter le pays un mois plus tard. Mashok est désormais exilé en Uganda. Le 13 octobre 2015, son beau-frère, le journaliste de la RTNB Christophe Nkezabahizi et sa famille étaient sauvagement assassinés devant leur domicile par des agents de la police selon plusieurs témoins. “Je ne comprends toujours pas pourquoi ils ont été tués” s’indigne un Mashok profondément meurtri et qui craint toujours pour sa propre sécurité.
Les journalistes exilés pour la plupart à Kigali se sont organisés et ont développé des programmes d’informations quotidiens. Inzamba, Humura, la plateforme Tv Renaissance sont largement suivis sur les réseaux sociaux. Leurs journalistes tendent le micro aux citoyens burundais, aux leaders politiques en exil, aux activistes de la société civile, relaient la campagne lundi noir et les messages de paix du Mouvement des Femmes et Filles pour la Paix et la Sécurité au Burundi,… Des émissions qui rencontrent un public nombreux et grandissant. “La plateforme TV Renaissance diffusée en streaming enregistre 25000 connexions par jour” énonce son directeur Innocent Muhozi.

En plus des réseaux sociaux, la RPA est désormais diffusée en ondes courtes une heure par jour (RPA Fréquence en ondes courtes Bande 19M 15480 KHZ) . “Il était très important pour nous d’arriver à émettre sur une fréquence qui peut être captée au Burundi. Surtout que la majorité des Burundais n’ont pas de smartphone.” indique Gilbert, rédacteur en chef du magazine d’information Humura et chef des programmes RPA. Un objectif que s’est aussi fixé le journal Inzamba qui regroupe des journalistes provenant de divers médias: Bonesha, Isanganiro, RTNB,… Mais le média se heurte encore à des difficultés de financement. ”Il nous faudrait réunir au minimum 6000 euros par mois” précise Alexandre Niyungeko directeur d’Inzamba et président de l’Union Burundaise des Journalistes.

Le coût exorbitant des frais de diffusion en ondes courtes vient s’ajouter aux coûts de production et au défi de trouver des salaires décents pour les journalistes dont le travail s’apparente pour l’heure à du bénévolat. Des journalistes qui vivent pour la plupart dans des conditions précaires avec des familles à charge et des enfants à nourrir.

Gilbert Niyonkuru relève un autre défi non moins important: L’accès aux sources d’information et leur sécurisation. Des sources qui, au péril de leur vie, continuent tant bien que mal à collecter le plus d’informations possible. Des informateurs dont il faut impérativement protéger l’anonymat pour continuer à maintenir le Burundi et le monde informés.

A la question de savoir où ces journalistes trouvent la motivation malgré autant de contraintes, le directeur de TV Renaissance Innocent Muhozi répond sans hésitation: “Le besoin d’informer. L’information est essentielle. Elle régule nos vies, permet de prendre des décisions en connaissance de cause. Et dans un pays comme le Burundi c’est une question de vie ou de mort. Les crimes qui s’y commettent ne doivent pas restés méconnus.”

L’exil n’aura donc pas entamé la détermination de ces journalistes. Non plus les dernières mesures du gouvernement qui, sous le couvert d’une volonté de réouverture de l’espace médiatique, a fait signer un acte d’engagement à la radio Isanganiro lui permettant de reprendre ses activités. ““Isanganiro est entré dans le jeu du gouvernement en signant cet acte qui stipule qu’il y a des informations à ne pas diffuser. Autrement dit, la radio a accepté de céder son indépendance dans le traitement de l’information” déplore Patrick Nduwimana, président de l’association des Radio-diffuseurs du Burundi et directeur de la radio Bonesha lui aussi en exil. Une réouverture qui est intervenue sans l’accord de la directrice Anne Niyuhire mais sur décision du comité exécutif de la radio.

Autre mesure récente, le CNC vient de lancer une campagne nationale de recensement des journalistes qui permettra à l’organe de régulation de distribuer des cartes nationales de presse. “Ce n’est pas une mauvaise idée en soi mais ce n’est vraiment pas le bon moment.” commente Alexandre Niyungeko, président de l’Union burundaise des journalistes. La mesure fait sourire Bob Rugurika: “Dans un pays où un si grand nombre de journalistes sont en exil, c’est une initiative malheureuse qui ne nous poussera certainement pas au retour

Un retour envisagé par les journalistes sous des conditions bien différentes “Notre retour ne sera possible que dans le cadre d’un processus global de stabilisation du Burundi et d’une convention de tous les acteurs engagés dans la résolution de cette crise. C’est un véritable crève coeur de voir tout ce que le Burundi a perdu avec ce troisième mandat, la destruction des médias, la répression des figures de l’opposition et de la société civile. Tous les acquis de l’Accord d’Arusha doivent être rétablis. Nos confrères restés au Burundi sont tétanisés par la peur. Ils ne peuvent dénoncer ce qui s’y passe sous peine de mort”, ajoute Bob Rugurika. Un sentiment partagé par Mashock: “Je reviendrai lorsqu’il y aura la paix, l’ordre et la sécurité, lorsqu’il y aura un cadre légal permettant de poursuivre en justice tous ceux qui tuent, violent, volent… et ceux qui ont détruit les médias.

Les médias regrettent également de ne pas avoir été invités lors de la reprise du dialogue le 21 mai 2016 qui s’avéra par la suite n’être que des consultations. Surpris par la sortie d’un communiqué de la Facilitation qui soutenait que les médias avaient été invités, ils se sont empressés de rédiger une correspondance indiquant leur position. “Aucune organisation des professionnels des médias burundais n’a été invitée, aucun représentant de l’Union Burundaise des journalistes, de l’Association des Radio-diffuseurs ou de l’Observatoire de la Presse Burundaise. Nous n’exigeons pas que tous soient invités, même un seul responsable pourrait nous représenter valablement. Le directeur de la radio télévision nationale ou le président du CNC (Conseil National de la Communication) ne saurait représenter les médias burundais” commente Alexandre Niyungeko. Un souhait conforté par le signe encourageant perçu le 28 décembre 2015 lors de l’ouverture du dialogue à laquelle Innocent Muhozi et Anne Niyuhire avaient participé. Un désir légitimé par le rôle actif joué par les médias en acteur incontournable dans la couverture de cette période charnière de l’histoire du Burundi. Une participation qui crédibiliserait certainement un processus qui souffre encore du manque d’inclusion effective de tous les acteurs engagés dans la résolution de cette crise.

par Natacha SONGORE