10 Dec 2016

Ouverture officielle des négociations ou l’argument que nul autre ne possède

28 décembre 2015, Entebbe, Ouganda : Six femmes burundaises se retrouvent dans l’enceinte de la résidence présidentielle du Président Ougandais Yoweri Museveni. La salle est remplie de représentants du gouvernement Burundais et autres délégués en provenance du Burundi, de l’opposition politique réunie au sein d’une plateforme appelée CNARED, de journalistes, de représentants de confessions religieuses et de membres influents de la société civile. La tension est palpable, des regards s’échangent, on ne sait pas à quoi s’attendre des interventions des uns et des autres. Les 6 femmes prennent lentement position et se préparent à présenter leur discours. Pour la première fois dans l’histoire politique de ce petit pays d’Afrique de l’Est, la femme intervient non pas comme activiste, facilitatrice ou observatrice, mais comme partie prenante aux négociations aux côtés des hommes. La femme burundaise, ce jour-là, parlera au même titre que les représentants de chacune des parties présentes (Entre 1992 et 2011, des 31 principaux pourparlers de paix, 4% des femmes seront signataires et 9 % sont des négociatrices, UN Women, rapport 2011).

Après l’intervention de la présidente du groupe, Mme Marie-Louise Baricako, la salle applaudie, à tout rompre. En effet, la présidente évoque le cœur du problème burundais et émet déjà une recommandation fondamentale : la nécessité d’un leadership national conforme à l’éthique. Un langage nouveau, rafraichissant pour tout patriote mais qui n’a plus de place dans le récit politique actuel et qui par conséquent, intrigue, dérange, effraie.

Dans son discours, non seulement Mme Baricako a fait appel à l’urgence d’un arrêt des violences au Burundi mais elle a également lancé un appel vibrant pour l’inclusion des jeunes dans la recherche d’une sortie de la crise actuelle. Le ton est courageux, ferme, respectueux, mais sans hésitation ni circonlocution. Mais qui sont ces femmes ? Que représentent-elles ?

Ces dernières sont des femmes leaders, appartenant à différentes organisations et qui se sont regroupées au sein d’un mouvement né dans le contexte de la lutte pour la sauvegarde de la constitution burundaise et l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation. Ce sont des femmes à mille visages, hutues, tutsies, des femmes de tous horizons et de toutes compétences, de différentes appartenances politiques et religieuses qui vont se retrouver le 10 et le 13 mai 2015 devant la place de l’Independence, un symbole de la dignité burundaise. Ces femmes décident de marcher, parce qu’elles ont décidé de s’insurger contre la violation de la constitution burundaise et des Accords d’Arusha par le Président Nkurunziza et son parti d’origine, le CNDDFDD.

Des Accords qui, tout au long des 10 dernières années, au-delà de leur contribution essentielle à la fin de la guerre fratricide de 1994 à 2003, symbolisent finalement l’Etat de Droit, la bonne gouvernance, une cohésion tant sociale que politique, le respect de la dignité burundaise. Les violer c’est violer le peuple burundais et lui prendre ce qu’il a de plus cher : sa liberté. La liberté de vivre en paix. Une liberté de nos jours réelle, tangible car vécue à travers la cohabitation pacifique qui s’inspire de ce pacte social.

Au moment où les burundais se préparaient pour les élections de 2015, les femmes avaient poussé leur premier cri d’alarme. Elles s’étaient levées pour plaider et exiger le maintien et la tenue d’un processus électoral libre, transparent et inclusif. Ainsi, le 20 décembre 2014, 3000 femmes, sous le parrainage du réseau chrétien « femmes de foi », vont organiser une marche manifestation pour la paix, appelant tous les acteurs politiques à mettre « la paix » au centre de leurs revendications, un vœu illustré par le slogan « La paix d’abord, la paix ensuite, la paix enfin »

Leur cri d’alarme n’est pas entendu. La campagne anti troisième mandat initiée par les organisations de la société civile est suivie d’une répression sanglante.

Ainsi le 10, puis le 13 mai 2015, les femmes déferlent dans les rues de Bujumbura pour soutenir la jeunesse, premier acteur à animer la campagne anti troisième mandat. La réponse du Gouvernement ne se fait pas attendre : soudaine, brutale et sans pitié, elle décapite le leadership de ce mouvement citoyen, lequel se retrouve éparpillé aux quatre coins du monde, étalé sur 4 continents. Petit à petit, comme seules les femmes peuvent le faire, ces femmes, filles vont recoller les morceaux, et réapprendre à marcher dans d’autres rues, à emprunter d’autres voies plus sécurisées afin de continuer à plaider pour une solution pérenne à la crise burundaise. C’est ainsi que nait le Mouvement des Femmes et des Filles pour la Paix et Sécurité au Burundi, initialement appelé Mouvement des femmes et filles pour le respect de la Constitution et l’Accord d’Arusha. Elles se retrouveront à Entebbe, Addis-Abeba, à Johannesburg, à Bruxelles, à New York, à plaider d’une seule voix, comme seules les femmes savent le faire. Elles vont marcher, protester, camper devant des édifices internationaux comme le parlement européen ou le siège des Nations Unies, demandant, scandant, l’urgence de porter secours à leurs frères et sœurs. Et finalement, finalement, on les écoute. D’abord à Bujumbura : au moment où débute le dialogue politique inter-burundais sous la facilitation du Président Yoweri Kaguta Museveni, les femmes ne sont pas invitées mais de façon inopinée, elles arrivent, entrent dans la salle et…elles sont là. Leur participation devient rapidement inexorable. Dans une déclaration commune, elles s’expriment d’une seule voix sur les causes profondes de la crise, ses conséquences et les voies de sortie à considérer. Au centre de leurs préoccupations, elles citent notamment la question du 3ème mandat et l’absence d’un cadre de dialogue sincère sur une question que le gouvernement a toujours soigneusement évité.

Ensuite, c’est au tour de la région où la facilitation leur accorde une place à la table des négociations et ensuite plus loin, à Bruxelles, Johannesburg, New York et ailleurs. C’est ainsi qu’elles feront parvenir un plaidoyer centré sur la paix et la sécurité aux membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies.

Ce voyage des femmes commence des années plus tôt et se traduit par deux évènements importants dans l’histoire politique de l’engagement de la femme burundaise et de la femme en général :

1998, voyage à Kampala et la conférence pluripartite de la femme burundaise à Arusha en 2000 : Une délégation de 65 femmes burundaises se dirige à Kampala pour participer à une conférence dont l’objectif est d’une part préparer leur contribution aux négociations d’Arusha et d’autre part lancer un appel au Président Museveni et d’autres leaders pour la levée d’un embargo contre le régime de Buyoya. Cet embargo est sensé faire plier la volonté d’un gouvernement qui, jusqu’à ce jour, ne montrait aucune velléité à négocier avec ceux qui, à l’époque, sont appelés « les forces négatives de la région des grands lacs ». Cette sanction essouffle un gouvernement quelque peu affaibli par une guerre qui perdure depuis des années, mais surtout, surtout, il épuise une population dont une section importante (Plus d’un million (1.000.000) sont réfugiés et des déplacés intérieurs, U.S. Committee for Refugees World Refugee Survey 2000 – Burundi) se trouve dans des camps de refugiées et déplacés. L’économie est en descente libre. Les femmes se mobilisent, rencontrent l’ancien Président Nelson Mandela qui par la suite va les encourager à participer aux négociations d’Arusha. Une conférence pluripartite, sous l’égide de la Fondation Tanzanienne Mwalimu Nyerere et UNIFEM sera organisée. C’est ainsi que les femmes se verront accordées une place d’observatrices lors des pourparlers de paix entre le gouvernement de Buyoya et les autres parties prenantes au conflit burundais dont différents groupes armés comme le CNDDFDD. Pour la première fois dans l’histoire du Burundi après 40 ans, à savoir après la participation active des femmes swahili à la campagne de mobilisation du héros national Prince Louis Rwagasore, la formation de la ligue des femmes UFB (Union des femmes Burundaises) dans les années 60, la femme burundaise est associée dans la recherche et l’élaboration d’une solution à envergure nationale. Malheureusement, la femme burundaise n’arrivera pas à participer à part entière aux Accords d’Arusha (Les partis politiques d’opposition de l’époque s’y opposeront farouchement ) et elle demeurera en marge des négociations proprement dites, se contentant d’un lobbying de coulisses.

31 octobre 2000, la naissance de la résolution 1325 à New York : Bien que nombre de résolutions et déclarations antérieures de l’ONU portaient déjà sur les thèmes de la femme, la paix et la sécurité, aucune d’entre elles n’a eu autant de poids ni de retentissement que la résolution 1325. Cette dernière exhorte le Secrétaire général de l’ONU, les Etats membres et les parties à un conflit armé à prendre des mesures concrètes pour l’intégration d’une démarche antisexiste et la pleine participation paritaire des femmes à l’ensemble des initiatives de paix et de sécurité. Elle prévoit également des dispositions précises : une représentation accrue à tous les niveaux de prise de décisions en matière de prévention, gestion et résolution de conflit, une formation sur le genre et le VIH/sida destinée au personnel de maintien de la paix, un soutien aux initiatives de paix prises par des groupes locaux de femmes, ainsi que la protection des femmes et des fillettes face aux violences sexistes.

Ces deux évènements, la démarche des femmes en 1998 et l’adoption de la résolution 1325 par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, bien qu’isolés dans le temps et dans l’espace transforment le cadre socio-politique dans lequel évolue la femme en générale et la femme burundaise en particulier. En effet, la femme burundaise est projetée au-devant de la scène politique. Comme le dit si bien une femme burundaise travaillant pour les Nations Unies sous couvert d’anonymat : « la femme aura toujours un argument que nul autre n’a. Après tout, elle est celle qui met au monde nos dirigeants, nos tyrans, nos rebelles, qui les enterrent, qui les pleurent et qui recolle les morceaux après que tout soit fini. Elle est aussi la première victime des guerres, de toute guerre. Rappelons-nous du Rwanda, juste après le génocide, il y avait plus de femmes que d’hommes, et si elles n’avaient pas contribué à la reconstruction du pays, on ne sait pas où on en serait. ».

Le 28 décembre 2015, somme toute, la femme burundaise a gagné une bataille inédite et importante : l’acceptation d’une participation audible, visible et effective à l’élaboration d’une vision nationale pour une nouvelle société, un nouveau Burundi.

par Carine KANEZA